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Le porte-drapeau ukrainien disqualifié en raison de son message politique

Publié le 2026-03-11 15:30:04

Introduction – La disqualification de Vladislav Heraskevych aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina

Lors des Jeux olympiques d’hiver 2026 de Milan-Cortina, un athlète ukrainien engagé en skeleton a été disqualifié après avoir été interdit par le Comité international olympique (CIO) de porter un casque personnalisé, affichant des images d’athlètes ukrainiens tués dans la guerre contre la Russie. 

Cette affaire suscite une vive attention médiatique et relance un débat juridique ancien : celui de la liberté d’expression des athlètes face à l’obligation de neutralité politique dans les enceintes olympiques.

1.     Les faits – Port du casque commémoratif et décision du CIO

Le sportif ukrainien Vladyslav Heraskevych, spécialiste de skeleton et porte-drapeau de l’équipe ukrainienne, s’est présenté aux Jeux olympiques de Milan-Cortina avec un casque dit de « mémoire », sur lequel figuraient les portraits de plusieurs compatriotes, notamment des athlètes ukrainiens tués depuis le début de la guerre contre la Russie en 2022 : le skater Dmytro Sharpar, le biathlète Yevhen Malyshev, et d’autres membres du mouvement sportif morts au combat. 

Vladyslav Heraskevych, qui avait déjà utilisé ce casque lors des entraînements, s’est vu interdire de porter cet équipement en compétition par le jury de la Fédération internationale de bobsleigh et de skeleton (IBSF), agissant dans le cadre des Jeux olympiques, en application des directives du Comité international olympique (CIO) relatives à l’expression des athlètes et sur la base des dispositions de la Charte olympique.

En outre, le CIO a retiré son accréditation à l’athlète, la décision étant formellement fondée sur la violation des règles qui interdisent tout message politique sur le terrain et dans les zones de compétition. 

2.     Liberté d’expression et valeurs olympiques : l’article 40-2 de la Charte olympique

2.1. Texte et signification

L’article 40-2 de la Charte olympique dispose :

« Tous les concurrents, officiels d’équipe ou autres membres du personnel d’équipe participant aux Jeux Olympiques jouiront de la liberté d’expression dans le respect des valeurs olympiques et des principes fondamentaux de l’Olympisme, et conformément aux Directives établies par la commission exécutive du CIO ».

La sous-section explicative de cet article précise notamment que les athlètes peuvent autoriser l’exploitation de leur personne, nom, image ou performances sportives à des fins publicitaires pendant les Jeux, sous réserve des principes établis par le CIO. 

2.2. Portée réelle de l’article 40-2

Sur le plan juridique, l’article 40-2 protège avant tout des droits liés à l’image et à l’exploitation commerciale — par exemple dans le cadre des contrats de sponsoring ou des accords publicitaires conclus pour les Jeux. Ce texte vise à garantir que, sous réserve des principes de l’Olympisme, les athlètes et officiels puissent bénéficier de la valorisation de leur image pendant les Jeux.

Ce texte ne constitue donc pas en lui-même une norme conférant une liberté d’expression politique ou militante sur le terrain ou dans les zones de compétition : il s’agit d’une disposition principalement liée à la gestion de l’image et des droits économiques liés aux athlètes, encadrée par les directives établies par la commission exécutive du CIO.

3.     Interdiction des démonstrations politiques : l’article 50-2 de la Charte olympique et les Directives relatives à l’expression du point de vue des athlètes

3.1. Textes applicables

L’article 50-2 de la Charte olympique interdit toute forme de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale dans un lieu, site ou autre emplacement olympique :

« Aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique ».

Le texte d’application de cette règle prévoit que toute violation peut entraîner entre autres la disqualification de la personne concernée ou le retrait de l’accréditation de la personne ou de la délégation. 

Au-delà du texte de la Charte olympique, la commission exécutive du CIO a adopté des Directives spécifiques sur la liberté d’expression des athlètes, destinées à préciser l’application de la Règle 50.

Ces Directives opèrent une distinction fondamentale entre :

Ainsi, les athlètes peuvent exprimer des opinions personnelles — y compris sur des sujets sociaux ou politiques — dans certains cadres :

En revanche, les Directives interdisent formellement toute manifestation politique :

La logique retenue par le CIO est celle d’une neutralité spatiale : la liberté d’expression n’est pas supprimée, mais territorialement limitée.

Les Directives précisent également qu’aucune forme de message politique, religieux ou racial ne peut apparaître :

Cette interdiction va au-delà du simple slogan explicite : elle couvre également les symboles, images ou éléments visuels pouvant être interprétés comme un message politique.

3.2. Application à l’affaire Heraskevych

Dans ce cadre, le casque de Vladyslav Heraskevych entrait clairement dans le champ d’application des Directives : il constituait un support matériel d’expression visible en compétition, ce que la Règle 50 prohibe expressément.

L’IBSF et le CIO ont assimilé le port du casque d’Heraskevych à une forme de démonstration politique ou de propagande, au sens de l’article 50, dès lors que les images affichaient des victimes de la guerre en Ukraine. Bien que l’hommage à des athlètes morts ne comporte pas de slogan politique explicite, les instances ont considéré que l’expression de ce message sur le terrain de compétition équivalait à une interférence politique dans un lieu olympique, ce que l’article 50 interdit strictement. 

Le CIO a néanmoins offert des alternatives visant à isoler la manifestation du message politique de la zone de compétition (par exemple porter un brassard noir), ce que l’athlète a refusé. 

4.     Jurisprudence et antécédents

Cette interprétation n’est pas inédite dans l’histoire olympique. On peut citer, bien que dans un contexte différent, des précédents où des messages ou gestes à connotation politique ont donné lieu à des sanctions disciplinaires :

Ces antécédents montrent que les instances olympiques ont historiquement interprété de manière restrictive les manifestations politiques en compétition, même lorsque celles-ci peuvent être considérées comme socialement ou moralement significatives.

5.     Disqualification et conséquences sportives

5.1. Effet immédiat

En application combinée de la Règle 50 de la Charte olympique, de son texte d’application, et des Directives sur l’expression des athlètes,le jury de l’IBSF a estimé que le maintien du casque en compétition constituait une violation caractérisée des règles olympiques.

La Charte olympique prévoit que toute infraction peut notamment entraîner l’exclusion des Jeux, la disqualification, et le retrait de l’accréditation. 

La sanction prononcée à l’encontre de l’athlète ukrainien — retrait d’accréditation et disqualification — s’inscrit donc dans l’échelle des mesures expressément envisagées par le cadre réglementaire olympique.

5.2. Une appréciation fondée sur le lieu et non sur l’intention

Il est important de souligner que le CIO ne fonde pas son analyse sur l’intention morale du message, mais sur :

Autrement dit, ce n’est pas le contenu politique en tant que tel qui est juridiquement déterminant, mais le fait qu’il soit affiché dans un espace soumis à une obligation renforcée de neutralité.

6.    Voies de recours : le Tribunal Arbitral du Sport (TAS)

6.1. Base juridique du recours

L’article 61-2 de la Charte olympique prévoit :

« Tout différend survenant à l’occasion des Jeux Olympiques ou en relation avec ceux-ci sera soumis exclusivement au Tribunal Arbitral du Sport (TAS), conformément au Code de l’arbitrage en matière de sport ».

Cette disposition ouvre une voie de recours juridictionnelle indépendante contre les décisions disciplinaires ou réglementaires prises par le CIO ou les fédérations internationales pendant les Jeux.

6.2. Procédure ad hoc du TAS pendant les JO

Pour les JO, le TAS met en place une division ad hoc (ad hoc Arbitration Division) spécialement dédiée à traiter les litiges liés aux Jeux, avec des bureaux opérationnels sur place et des délais de décision très courts (parfois en 24 heures), afin de répondre à l’urgence du calendrier sportif. 

Cette procédure offre une solution rapide et contraignante aux athlètes ou délégations confrontés à des décisions disciplinaires qu’ils souhaitent contester, y compris des sanctions comme la disqualification. Le TAS statue selon les règles olympiques applicables, le Code d’arbitrage en matière de sport et ses propres règles d’arbitrage ad hoc durant les Jeux.

6.3. Portée du recours

Un recours devant le TAS permettrait à l’athlète de solliciter :

7.     Enjeux juridiques contemporains : neutralité olympique et liberté d’expression des sportifs

Le cas Heraskevych s’inscrit dans un mouvement plus large d’évolution du statut juridique de l’athlète.

Depuis plusieurs années, le CIO tente d’opérer un équilibre entre :

Les Directives récentes sur l’expression des athlètes illustrent cette tentative d’équilibre : elles n’interdisent pas toute prise de parole, mais déplacent l’expression vers des espaces jugés compatibles avec l’universalité et l’unité olympique.

Ce modèle repose sur trois piliers :

  1. Liberté d’expression reconnue.
  2. Interdiction des démonstrations politiques en compétition.
  3. Sanction disciplinaire possible en cas de violation.

La difficulté juridique réside dans la qualification du message : à partir de quel moment un hommage devient-il une expression politique ? La Règle 50 adopte une interprétation extensive, privilégiant la prévention de toute controverse susceptible de fragmenter l’espace olympique.

Conclusion

La disqualification de l’athlète ukrainien aux JO d’hiver 2026 illustre la primauté des règles de neutralité politique inscrites dans la Charte olympique, en particulier l’article 50, sur toute expression visible lors des compétitions.

Si l’article 40-2 garantit une certaine liberté d’image et d’expression dans un cadre publicitaire ou d’exploitation commerciale, il ne suffit pas à protéger des messages de caractère politique affichés dans le champ de compétition.

Les Directives du CIO sur l’expression des athlètes encadrent strictement les lieux, supports et moments d’expression.

La décision de l’IBSF et du CIO s’appuie sur des normes claires, et l’athlète dispose d’une voie de recours devant le Tribunal arbitral du Sport, institution juridictionnelle spécialisée du sport international.

Maître Julien THEVENET, Avocat en droit du sport, Barreau de Marseille

Photo : Getty images